Je sais, je sais. Ca faisait bien longtemps que je ne vous avais point écrit, voire même décrit, une de mes jolies petites ballades parisiennes. Le temps m’a manqué, mes chers et fidèles amis lecteurs, mais aujourd’hui, point de cela. Aujourd’hui, j’ai des choses à vous montrer.
Montparnasse est un quartier riche de lieux à découvrir. Le restreindre aux frontières de la Tour et de sa gare est quelque peu mesquin. Je vous avais parlé de la rue des Thermopyles. Je sais qu’il y a d’autres endroits, disséminés autour de Montparnasse qui ne demandent qu’à être visités. Ils ne sont pas cachés, ils sont retirés du bruit et de l’agitation urbaine. Allez, Gilles Vautier est remonté, je prends mon sac et moteur à fond, Simon, je pars.
Rue Castagnary. Ce n’est pas la direction voulue. Pourtant, il y a là une curiosité que je ne peux m’empêcher d’aller voir. Il n’y a pas pas de la chercher, elle est évidente : c’est un phare.
Oui, mesdames et messieurs, un authentique phare breton en plein cœur de l’ouest parisien. Il fut érigé à cet endroit pour marquer l’emplacement de la Halle aux Huîtres, construit par la communauté bretonne alors maîtresse des lieux à cette époque. Je trouve ce phare rigolo et désuet, un tantinet attendrissant. Allez, foin de sentiments, on file.
Cette fois, mon point de départ est le jardin du Luxembourg. Je ne connais pas bien l’endroit. J’y suis allé, môme, retrouver des potes pour jouer une ou deux fois au tennis.
Il fait très chaud. Les gens se ruent sur les quelques chaises restées libres pour cuire un bout de bras, ou dorer son visage au soleil.
C’est d’ailleurs très intriguant. J’ai toujours été étonné que mes semblables oublient toutes les précautions rabâchées à la télé, exhibent trois centimètres de peau et se laissent cuire de longues heures durant dès que le soleil darde ses rayons.Mes congénères, mes frères, serais-je tenté de dire, se moquent des coups de soleil. Bronzer, bronzer, bronzer. Etre beau, être chaud. Etre Joao.
D’un autre côté, je ne vais pas m’en plaindre non plus. Quand il fait chaud, les filles sortent les jupes courtes, décolletés et autres chemises légères. Le vieil homme que je suis en train de devenir apprécie.
Mais cessons donc ces digressions puériles sur le soleil et ses conséquences libertines. Continuons notre route. je me dirige vers le boulevard de l’Observatoire. Les pelouses sont assaillies par les jeunes – et moins jeunes – qui se reposent, lisent et discutent par petits groupes, ici et là, dès qu’un coin de verdure le permet.
La sortie est proche. En face de moi, un peu plus loin, la fontaine de l’Observatoire m’indique, en repère, la direction à suivre. Il fait très chaud, la lumière est dure, mais partant du principe qu’il faut parfois souffrir pour avancer – et être beau en même temps, je sais – je marche d’un pas que j’espère léger. Sur ma droite, une curiosité, un immeuble décorée de mosaïque, au style indéniablement mauresque : c’était l’Ecole Coloniale, cette époque magique où nous étions persuadés d’être les Maîtres du Monde. Les blancs étaient intelligents, les noirs ne comprenaient rien au progrès. Il leur fallait bien des administrateurs de colonies. D’où l’école en question. Aujourd’hui, les colonies ont disparu. L’Ecole Coloniale est devenue l’Institut International d’Administration Publique. Bon, pourquoi pas ?
Toujours sur ce côté du boulevard de l’Observatoire, je tombe sur un truc, une chose… Enfin, une construction en forme de je ne sais quoi – peut-être un cube – qui se révèle être l’Institut d’Art et d’Archéologie. L’édifice est singulier, peut-être à cause de ses briques rouges, ou de ses bas-reliefs représentant des scènes de combat antiques.
Allez, roule, ma poule, je continue mon chemin. Me voilà à hauteur de la fontaine de l’Observatoire. Je ne peux m’empêcher de la prendre, belle de banalité et splendide de classicisme.
Deux gamines passent devant mon objectif. Je prends. On verra bien après.
Me voilà maintenant devant la statue de l’amiral Ney. Lui, quand j’y pense, a eu une histoire particulière. Soldat, puis officier, puis chef, puis héros, puis traître, il fut fusillé à quelques mètres de la Closerie des Lilas.
Puis, l’Histoire et les Hommes revinrent sur leur décision et réhabilitèrent Michel Ney, le brave des braves selon Napoléon, en lui sculptant ce vibrant hommage. Si je vous parle de cette statue – totalement insipide à mon goût, mais bon, chacun voit midi à sa porte – c’est parce que j’aime beaucoup le CV de ce brave Michel. Tout y est indiqué : soldat, puis officier, puis chef, puis héros, puis Dieu, puis… A la date de sa mort, il est pudiquement marqué “fusillé le 7 décembre 1815”. Bon, il faudrait voir à ne pas plaisanter, quand même. On ne peut quand même pas graver “Fusillé le 7 décembre 1815, par ses propres amis, ses anciens alliés et ceux qui veulent un peu plus de pouvoir.”
Je ne fais pas dix mètres que je croise cet homme, assis sur un banc, en train de contempler un paquet de cigarettes. Fumera-t-il ? Fumera-t-il pas ? Ah, ah…
Ca va, mes chers et fidèles amis lecteurs ? Pas trop perdu ? Nous ne sommes pas encore au bout de notre ballade. Cette fois, point d’histoire.
Non, non, remontons un peu le boulevard du Maine et allons sur la rue Campagne Première. Les vrais parisiens, les amoureux nostalgiques d’une ville aujourd’hui pratiquement disparue, ont déjà deviné où je me trouve. Ils frémissent, s’inquiètent. Non, se disent-ils, le cœur battant, ce n’est pas possible, il ne sait pas…
Pourtant, oui, j’ai trouvé une des plus jolies rues de Paris. Non pas par son charme tranquille, mais plutôt pour les multitudes de curiosités soigneusement cachées.
La première se trouve au n°11. A la fin du mythique A bout de Souffle, c’est d’ici que Jean-Paul Belmondo sort, avant d’être abattu par les policiers.
Au n°9… Je sais, je sais, pourquoi commencer par le 11 et nous faire revenir au 9 ? Parce que c’est comme ça, parce que je suis ici chez moi, et que je fais encore ce que je veux. Non, mais sans blagues…
Une plaque raconte qu’au n°9, les matériaux récupérés sur l’exposition Universelle de 1900 a permis de construire une très belle cour d’artiste dans laquelle Rilke a connu les affres de la solitude.
Bon, vous, je ne sais pas, mais moi, Rilke, ça me cause. C’est grâce à ses Lettres à un Jeune Poète que j’ai eu une sauvage étreinte sous un porche – et non sous un proche comme j’ai failli l’écrire – avec une très belle femme. Je dois bien à l’écrivain de visiter la cour. J’ouvre la porte. Joie ! Il n’y a pas de digicode. Je découvre alors un bel espace dont les murs sont parsemés de jolies baies vitrées. Par terre, quelqu’un a posé des pots de plantes vertes, apportant à l’endroit une touche calme et reposante.
Plus loin, c’est avec ravissement que je découvre la cour du Progrès. Je ne suis pas bien sûr qu’elle s’appelle ainsi. Il me semble que c’est la cité – l’ensemble d’immeubles qui l’entoure – qui a ainsi été baptisée, apportant aux ouvriers alors nombreux, tout le confort d’un immeuble moderne à un prix abordable. Juste avant, une cheminée d’usine dresse sa hauteur dans le ciel bleu de ce mois de juin, dernier témoin silencieux d’un quartier autrefois populaire et travailleur. Quand j’arrive dans la cour du Progrès, c’est le calme régnant qui me frappe. Dans les arbres environnants, les oiseaux gazouillent. Des vélos sont rangés non loin d’une table de bistrot. J’ai du mal à croire que je suis à Paris, à trois minutes à peine de la gare Montparnasse. J’ai l’impression d’être Indiana Jones qui a découvert une île inconnue ou perdue. Je quitte à regrets ce joli petit coin de verdure et reprend la rue Campagne Première.
Plus loin, discret et anonyme, se dresse l’hôtel Istria. Ce petit immeuble blanc a tout le charme d’un petit hôtel de voyageurs. Pourtant, nombre de personnalités se sont arrêtés l’espace d’une d’une nuit voire même de plusieurs. Le plus bel exemple étant celui de Louis Aragon et d’Elsa Triolet. Si l’écrivain français rencontre la belle exilée russe à la Coupole, c’est à l’hôtel d’Istria qu’il l’emmène pour faire vous savez quoi.
Le couple légendaire s’est aimé assez longtemps dans cet hôtel. Puis, Aragon décida d’emménager au 31, l’immeuble voisin, extraordinaire par son aspect et construit pour les artistes. De grandes baies vitrées éclairent des appartements où on trouvait le téléphone, l’eau chaude et le chauffage central, ce qui pour l’époque était un plus indéniable.
Pour nos deux tourtereaux, la cause est entendue : adieu l’hôtel, bonjour le confort bourgeois – de gauche, hein, de gauche – Louis Aragon installe Elsa.
Cet immeuble de 1911 abritait également une autre célébrité – et pas des moindres – le grand Man Ray. Lui aussi avait habité l’hôtel Istria et une fois riche, s’était installé au 31.
Mon Dieu, j’aurais bien voulu prendre le petit déjeuner dans cet hôtel une fois. Imagine, mon neveu, la gueule du breakfast quand tu vois la liste des clients : Aragon, Elsa Triolet, Man Ray et Kiki, son modèle préféré mais aussi Joséphine Baker et toute sa troupe, Kisling, le peintre polonais, Rilke, celui à qui je dois l’étreinte sauvage…
Le soleil cogne. J’ai tellement soif que ma langue a triplé de volume. Je gâche à sec. Autant remonter le boulevard du Montparnasse. Je jette un œil rapide à La Liberté, café sans âme.
Sartre y a écrit Les Chemins de la Liberté. Mais comment trouver dans cet endroit redécoré un parfum de littérature et de débat d’idées, de prises de bec intellectuelles ou de paix d’écriture ?
La Tour Montparnasse me toise. Je ne vais pas la prendre en photo. Un homme passe devant moi, criant quelque chose en étranger à un compagnon que je devine de l’autre côté du boulevard. Il passe devant moi et s’arrête en face d’un arbre. Alors, dans ce cas…
Je m’arrête à une terrasse de café et demande un Perrier. Je range mon appareil. De l’autre côté, c’est la rue Antoine Bourdelle. Et l’avenue de Breteuil. Puis, le champ de Mars et la Tour Eiffel. Ce n’est pas le Paris que je cherche. Celui-là est ordonné, sage et bourgeois. Rien à voir avec le tumultueux et indiscipliné Paris que je cherche..
Et puis, pour être franc, je suis crevé.
I love you. All of you.
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